Quand la manipulation mène à l’emprise

et comment s’en défaire

Sophie Ducrey

 

 

 
 
 
 
 
Introduction

 

 

  L'entourage d'une personne mise sous emprise ne comprend pas comment elle a pu se faire avoir à ce point et surtout comment elle a pu se laisser détruire, durant si longtemps. Comment quelqu'un sain d'esprit peut rester pieds et poings liés à tant de souffrance, de son plein gré? Et c'est là qu’il y a une compréhension cruciale à avoir: le manipulateur parvient, par un mécanisme aussi puissant qu’invisible, à éteindre le « gré » de sa proie, à son insu. Il parvient à la déposséder d'elle-même et devenir, lui, le seul horizon de son existence. Une personne dépossédée d'elle-même ne sait pas qu'elle l'est, puisqu'elle n'est "plus là" pour le savoir; elle est dissociée* (notion importante à comprendre et expliquée en fin d'article).


  On ne peut que se réjouir de voir notre conscience parvenue aujourd’hui à déceler ce phénomène aussi subtil que grave de l'emprise et de traiter la question abondamment. Car oui, il est question de mise en péril, au niveau psychique. Parce que le pouvoir du manipulateur puise sa force dans la confusion extrême qu’il engendre chez sa victime, j’ai souhaité rédiger un texte à la fois le plus succinct, structuré et clair possible sur ce sujet délicat et complexe. J'y reprends l’essentiel de ce qu’il me semble bon de comprendre pour déceler une emprise potentielle, avant qu’elle ne nous aveugle, ou donner des pistes pour s’en sortir lorsque le voile des illusions commence à tomber, ou encore pour comprendre ce qui se produit pour une victime de notre entourage.


Je répondrai donc à trois questions de base:

1. Quelle différence entre manipuler, être manipulateur ou être pervers ?

2. Quelles sont les trois ficelles qu’utilise un manipulateur pour mettre sa proie sous emprise?

3. Quelle est le rôle de la victime dans ce jeu et comme peut-elle cesser d’ y prendre part ?

  La victime n'est pas fautive de prendre part au jeu du maniplateur, car elle ne sait pas que c'est un jeu et c'est bien en cela qu'il y a manipulation. Elle n'a pas moins un rôle à jouer dans la relation, une responsabilité qui la rend précisément capable d'arrêter ce jeu, lorsqu'elle commence à regarder l'envers du décor. Ce texte est là pour aider à la compréhension du phénomène, afin de prendre distance au niveau analytique. En revanche, s'il est question d'aller vers un chemin de guérison, il semble que le plus efficace soit d'utiliser des techniques psychocorporelles. En effet, même si la victime comprend ce qui lui est arrivé, son corps lui, a enregistré un programme de défense et de survie (au niveau de l'amygdale plus précisément) qu'il va falloir déprogrammer et reprogrammer autrement.

 

  L’enjeu est grand: Si nous vivons cette vie pour choisir - comme le proposent la plupart des spiritualités et philosophies du monde - la lumière, l’amour, la paix, la joie ou simplement l’équilibre intérieur et l'accomplissement de soi, alors savoir reconnaître les fils de la manipulation relationnelle et de l’emprise psychique et s’en délier, fait partie de façon éminente de ce choix. Nul n’est besoin de devenir un grand sage, un saint ou un héros pour « réussir » sa vie à mon sens. C’est dans le démêlé de ce qui se joue à un niveau très proche de nous, dans nos relations de tous les jours, que nos choix de lumière peuvent se faire. Et précisément, croire d’une personne qu’elle est hors norme ou que nous pouvons l’être pour elle, ouvre la porte à la manipulation et à l’emprise.

NOTES:


  Mes sources se basent sur de nombreuses expériences, thérapies, lectures et vidéos. Je m’appuie en particulier sur les écrits de Christel Petitcollin ("Comment trop penser rend manipulable"), de Sylvie Tenenbaum ("Se libérer de l’emprise émotionnelle") et de Muriel Salmona ("Le livre noir des violences sexuelles"). Merci aussi à Corinne Schutz, psychanalyste, pour sa relecture et son apport précieux. Si vous désirez aller plus loin, je vous propose de visionner les vidéos "l'audace d'être soi" de Randa.


  Pour ne pas donner l’impression que LE manipulateur est toujours un homme et LA victime une femme, ce qui n’est pas vrai du tout, je choisi de privilégier le genre masculin, juste par facilité (il ne faut pas rajouter de "e" !). Enfin, je développe surtout les stratégies de manipulations entre deux personnes au niveau domestique. A chacun de transposer cela à d’autres niveaux.

 

A. La manipulation: manipulateur ou pervers?


 

Qu’est-ce que la manipulation ?

 
 

  La manipulation a pour objectif d’influencer les pensées, les choix ou les actions d’autrui. A quel moment peut-on dire que le comportement d’une personne est manipulateur et à quel moment peut-on dire qu’il y a perversité ? j’utilise le terme de « comportement » à dessein, car nous pourrions tous être les auteurs de ce genre de comportements à un moment ou un autre de notre vie . Un pas en plus est de dire d’une personne qu'elle EST manipulatrice ou, pire, perverse. On risque alors de la réduire à ses comportements, l’y condamner en quelque sorte.

 
  Néanmoins, et c’est bien là le problème, j’utilise tout de même dans mon texte les termes «manipulateur» et «pervers», en parlant de personnes qui usent de ces façons d'agir presque systématiquement, et semblent ne pas pouvoir se remettre en question. Ces comportements font alors partie de leur personnalité et reposent sur un vide inhérent à leur structure psychique et sur un déni concernant ce vide. Il est donc extrêmement rare de voir ces gens-là changer. Or si une victime se fait avoir jusqu’à se perdre elle-même, c’est précisément parce qu’elle donne invariablement la chance au manipulateur de changer de comportement.


  Lorsqu'une personne, utilisant souvent la manipulation, est capable d’en prendre conscience, d’être dans une réelle empathie par rapport à ce qu’elle fait subir aux autres et d’abandonner petit à petit ces comportements, on peut penser qu'elle s'était calquée sur des modèles de ce genre (parentaux souvent) mais que cela ne fait pas partie de la structure profonde de sa personnalité. On serait plutôt ici dans la problématique de l’identification à l’agresseur.


  Enfin, il y a des manipulations ordinaires qui n’en sont pas vraiment et qui consistent plutôt en des jeux d’influence.
 

 

Jeux d'influence pas malsains

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Il existe des techniques d’influence utilisées sporadiquement, dans certaines circonstances ou de façon convenue, et sans avoir comme conséquence de nuire à autrui. Par exemple :

 

  • En tant que vendeur j’ai appris à influencer l’achat du client dans un échange qui est convenu, qui respecte les limites posées par le client et qui s’arrête lorsque je n’exerce plus cette fonction.
     

  • J’utilise des techniques de manipulation dans la communication parce que j’ai appris à le faire, mais je peux tout aussi bien désapprendre cela. Par exemple, j’éduque mes enfants par le chantage ("si tu ne fais pas tes devoirs tu ne pourras pas voir ton film") parce que mes parents l’ont fait avec moi, mais si l’on me montre comment être plus assertif, je suis en mesure d'en comprendre le bien fondé et de changer.
     

  • Une émotion forte, comme la panique d'attiser la colère de quelqu'un par exemple, peut me faire mentir, mais je suis conscient de le faire et peux revenir sur mon mensonge lorsque j’aurai maîtrisé mon émotion, à moins que je décide de le maintenir par auto-défense face à une personne dangereuse.
     

  • Il y a ces vérités qui ne sont pas bonnes à dire, ces façons de parler qui transforment un peu le réel, mais justement pour ne pas nuire (par exemple pour ne pas traumatiser un enfant trop jeune).


  Ces jeux d’influences sont utilisés rarement, par des personnes capables d’authenticité la plupart du temps et ne sont pas le fait de manipulateurs.

Personnalité manipulatrice

 

 

 

 

 Il est des personnes qui n’utilisent pas ces jeux d’influence de façon sporadique, circonstanciée et convenue, mais qui transforment la réalité sans remord et manipulent à tour de bras, comme si c’était normal. Au-delà de la fréquence, ce qui importe ici est leurs intentions:

 

  • de vous tendre un piège,

  • de vous dominer,

  • de vous contrôler,

  • à votre insu,

  • en vous mentant,

  • et sans respecter vos besoins.


  Le manipulateur manque d'empathie et de sens de l'altérité. Comme s'il était prisonnier de son narcissisme défaillant. Comme si l'autre, parce qu'il est autre, représentait pour lui une menace, de désintégration peut-être. Il faut qu'il aie toute la place ou le plus possible, sans doute parce qu'il pense ne pas en avoir. Il faut en outre que l'autre ne découvre aucunes de ses failles. Lui-même ne veut pas les voir. Plus il trouve des failles chez l'autre, mieux il se sent. Il ne peut pas être vulnérable. Plus il voit l'autre vulnérable, mieux il se porte.

 

  Il est prêt à faire croire que ses intentions sont bonnes pour ne jamais être pris en défaut. Ce qui importe est qu'il soit et reste en position dominante. Ses comportements sont basés sur la peur. Mais comme la peur est une faille, il l'a transforme en pouvoir. Il ressemble à un enfant capricieux qui ne serait pas passé par l'apprentissage du respect des besoins des autres (avant 7 ans). Mais plus dramatique que cette immaturité-là, il y a la si grande difficulté à aimer et se laisser aimer, qu'éprouvent ces personnes.

  Pour se faire, le manipulateur a comme barricadé son cœur. Il s'est coupé de sa part vulnérable, des ressentis et des émotions par lesquels on entre en contact avec l'extérieur et finalement, il va se prive de la possibilité d'accéder à des liens intimes. Quelque chose d'une part vitale en lui, celle qui fait entrer profondément en connexion et en relation, est comme figé, inerte. Car entrer en lien avec un autre, qui soit réellement autre, demande un lâcher prise de soi, une ouverture du cœur et un risque en quelque sorte. Le manipulateur a besoin de tout contrôler et de garder le pouvoir. Il est comme recroquevillé sur son narcissisme de peur qu'il lui soit enlevé, en position de défense. L'autre doit lui être soumis ou ne pas être.

  Il se croit libre en vous contrôlant, mais n'est libre que celui qui n'a plus besoin de contrôler. Il croit trouver ce qui lui manque le plus - à savoir l'amour - en vous possédant, mais l'amour ne se prend pas, il ne peut que se recevoir. Pire encore, peut-être croit-il ainsi se venger de ce que vous ne lui donnez pas, alors que c'est lui qui ne le reçoit pas. Enfin, il se croit fort en n'étant pas vulnérable, mais la véritable force est d'accepter sa vulnérabilité, non pour elle-même, mais pour la puissance de l'amour authentique qu'elle permet de vivre. Lorsqu'il n'y a plus l'amour dans un lien fort, que peut-il y avoir d'autre qu'un jeu de pouvoir?

Notes:


  Il y a plusieurs troubles de personnalité qui peuvent mener à ce genre de comportement, comme les troubles borderline, antisociaux, hystérique, histrionique, évitant ou sociopathe (chez les psychopathes il s'agirait d'une déficience cérébrale innée, structurelle, au niveau des émotions et de l'empathie). Nous laissons le soin  aux psychologues d’entrer dans les détails de ces distinctions et parlerons des manipulateurs en général.  

 

  Les manipulateurs peuvent avoir des comportements pervers sans pour autant avoir une structure de personnalité perverse. 

Personnalité perverse

 

 

Lorsque le but du manipulateur va encore un pas plus loin dans la volonté, non pas seulement de vous rendre vulnérable et de vous contrôler pour rester dominant, mais en plus:

 

  • de vous déposséder de vous-même (que vous ne viviez plus pour vous mais pour lui),

  • de vous exploiter sans empathie (vous êtes sa chose),

  • de vous détruire sans remord (il casse sa chose),

  • et de savourer avec un plaisir sadique sa victoire,


  Alors vous avez affaire à un pervers narcissique. Il n'a pas seulement une déficience du sens de l'altérité, il vous voit carrément comme un jouet et il est comme furieusement jaloux de ce que vous êtes et qu'il n'est pas, au point d'avoir besoin de vous casser. Il est donc encore plus immature que le manipulateur non pervers: il n'est pas passé par le stade de la construction du sens de soi et du principe de réalité (= capacité d'ajourner la satisfaction pulsionnelle à partir de 3-4 ans). Il n'a donc pas de conscience morale. Il s'en fiche des conséquences de ses actes et ne ressent pas de culpabilité. Il se considère au-dessus de la loi. Tout lui est dû.  Il critique tout le monde, se plaint de tout et se considère au-dessus de tous. Son narcissisme est grandiose.

 

  Plus loin encore, il cherche sans doute à remplir le vide béant qui l’habite en "absorbant" l’autre jusqu’à anéantissement s’il le faut. Ce qui est illusoire, car un autre vide ne remplit pas un vide, mais il ne sait pas faire autrement ; il n’a rien à donner ou à recevoir. Il a besoin d'une vie relationnelle pour se sentir exister, comme toute personne humaine, mais cette fois-ci, il ne sait pas aimer du tout. Il va donc faire exactement le contraire de ce qu'engendre l'amour; il va détruire l'autre. C'est sa façon d'éprouver son existence. Comme il ne peut pas s'afficher avec cette intention, il va devoir user de stratagèmes sournois. Tout ce qu’il fait et dit est calculé et intéressé. Il peut même feindre la remise en question et l'empathie. Mais il avance masqué. Il sait très bien faire croire qu'il est une personne admirable et il est admiré.


  Ce qui est toxique dans la manipulation qu'on subit, qu’elle soit perverse ou pas, est précisément la mise sous emprise, à savoir la dépossession de soi (douter de ce qu’on pense, ce qu’on veut, et même ce qu'on ressent; ne plus vivre qu’en fonction de l’autre). N'a besoin de mettre autrui sous emprise et de le dissocier de lui-même que celui qui est lui-même dissocié. Un grand manipulateur est probablement dissocié en permanence, et s'il est pervers, c'est comme s'il s'était définitivement perdu. Il cherche à absorber un autre dans son vide par l'emprise. Or l’emprise se fait avec trois ficelles invisibles, toujours les mêmes. Se libérer de l’emprise, c’est prendre conscience de la part que vous jouez (malgré vous) dans ce jeu relationnel comme victime, et prendre conscience de l’existence de ces ficelles par lesquelles vous vous êtes fait avoir jusqu’à vous perdre.

 

B. Les trois ficelles de l'emprise
et comment s'en défaire.

1. Séduction => Dépendance affective

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Dans une relation normale, il y a un moment d’apprivoisement pour apprendre progressivement à se connaître et à avoir confiance l’un en l’autre. Le manipulateur, lui, va tout de suite être accessible, « à tu et à toi ». Il se montrera excessivement charmant, drôle, gentil, généreux, élogieux, intelligent, charismatique, à l’écoute, compréhensif, en connexion avec vous, à un point qui devrait donner l’intuition que « c’est trop beau pour être vrai », mais qui peut aussi vous endormir, car vous avez justement tellement besoin de cela, comme une terre assoiffée reçoit l’ondée. Il choisit donc une proie parmi celles qui sont particulièrement assoiffées et opère sur elle un pouvoir d’attraction immédiat.


  Vous vous entendez dire : « Enfin, ce n’est plus difficile d’entrer en relation ! Enfin quelqu’un avec qui je me sens en symbiose ! Tout coule facilement vers ce qui semble n’être que joie et amour ! Je n'aurais jamais rêvé vivre quelque chose d'aussi beau ! Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi génial ! Etc. » Mais il ne s’agit même pas d’une rencontre ; vous vivez une attraction passionnelle et magnétique. Le visage qu’il montre est un masque fabriqué avec soin pour vous fasciner.


  C’est ce qu’on appelle le stade du « Love Bombing ». Le manipulateur va vous faire croire que vous vous êtes trouvés, comme si vous vous attendiez depuis toujours, que vous avez justement besoin l’un de l’autre et allez pouvoir vous apporter l’un l’autre exactement ce qu’il vous manque. Vous le croyez et ne pouvez pas vous imaginer qu’il est en train de monter un scénario en se servant de tout ce que vous lui avez préalablement confié sur vous, justement parce qu’il s’était montré tellement à l’écoute, compréhensif et ouvert. Il vous fait croire qu’il est votre âme sœur ou que vous êtes la sienne.


  Il faut savoir que ce charme peut être véritablement euphorisant, subjuguant et hypnotique. Il peut vous faire perdre votre capacité de distanciation et de réflexion. On dit de ces personnes qu’elles vous aimantent et vous enivre, comme une drogue. Vous pouvez croire que vous tombez amoureux, qu’il s’agit d’un coup de foudre, ou ça peut vraiment être le cas, ce qui vous mettra encore plus en danger. Pour ne pas vous passer de ces hormones de plaisir si intenses qui vous sortent enfin d’un quotidien morose et/ou de vos souffrances, vous allez commencer à justifier des situations qui vont contre votre instinct, votre intuition ou vos valeurs.


  Tout sentiment amoureux peut rendre ainsi aveugle, mais la différence ici est que vous êtes en train de vous faire avoir par quelqu’un qui joue avec vous et qui veut, consciemment ou pas, que vous perdiez votre liberté. L’amoureux, idéalisant son bien-aimé, vivra un jour ou l’autre des déceptions. Ici, il ne s’agira pas de déception mais de trahison. Vous n'avez vu en lui que ce qu'il voulait montrer et pas ce qu'il est, et vous ne le savez pas. Vous êtes dans l’authenticité tandis que lui avance ses pions de façon stratégique. Il fait en sorte que vous ayez besoin de lui, parce qu'il a besoin de vous.

  On retrouve donc, dans cette étape de séduction, les trois F : familiarité, flatterie et fausses promesses, selon deux cas de figure, parfois les deux à la fois :

 

  1. Le manipulateur se met dans la position de sauveur : « Je vais t’apporter enfin ce dont tu as le plus besoin et suis le seul à pouvoir le faire ». La victime remet une part de sa liberté entre les mains de celui qui lui apportera ce qu’elle ne parvient pas (croit-elle) à s’apporter elle-même ; elle donne à l’autre le pouvoir du sauveur. Ici s’enclenche une dépendance affective puissante.
     

  2. La proie est mise par le manipulateur dans la position de sauveuse . La victimisation est une forme de séduction: « J’ai tellement souffert mais tu vas enfin m’apporter ce dont j’ai besoin depuis toujours, pour que je devienne grâce à toi quelqu’un de bien et je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme toi avant » : C’est la proie qui est hyper valorisée comme sauveuse, qui a l’impression de trouver sa mission ou un sens à sa vie et devient droguée à ce nouveau rôle. Son jugement en sera biaisé : elle ne parviendra plus à contrarier une personne qui a tant souffert et l’excusera de tout. Or la souffrance qu'on a subie ne justifie pas le fait de faire souffrir autrui.


  La conséquence de cette mise sous dépendance est le processus de clivage : il y a vous, et la personne dépendante en vous qui ne vous ressemble plus. Vous faites des choses que vous n’auriez pas faites avant. Vous perdez votre sens critique. Il y a ce que vous trouvez juste et ce que vous êtes en train de vous persuader comme étant juste, pour correspondre aux attentes du manipulateur. C’est une sorte de décervelage qui s’opère.

On commence à sortir du piège lorsqu'on comprend ceci:

  •  Les compliments sont ici avant tout des flatteries, c’est-à-dire des stratégies d’emprise.
     

  • La symbiose est ici une fusion et une confusion qui ne tient pas compte de l’autre comme autre, mais qui vise à se l’approprier et l’utiliser pour répondre à ses besoins personnels. Dans une relation saine on devient de plus en plus soi. Ici vous vous oubliez pour quelqu’un d’autre.
     

  • Le manipulateur vous fait croire que vous pouvez le sauver et que vous êtes le seul à pouvoir le faire. Croire qu’on peut sauver l’autre (en général) est une pente terriblement glissante vers une relation malsaine. Entre adultes, on peut prendre soin les uns des autres par empathie dans la réciprocité, mais on ne doit pas prendre en charge une personne d’une façon unilatérale (sauf dans le cadre très spécifique et ultra réglementé des soins médicaux et thérapeutiques par exemple).
     

  • Ce qui peut vous piéger est votre besoin qu’on ait besoin de vous. Prenez conscience de ce qui vous rend là complice d’une relation toxique, même si ce n’est pas dans le cadre de la manipulation :

    • Quel besoin de reconnaissance cela pourrait combler chez vous, lorsque vous apportez à autrui les ressources qui (soit disant) lui manquent ? 

    • Quel sentiment de puissance cela pourrait venir satisfaire ? Quel manque d’estime de vous-même cela pourrait venir pallier ?

    • Quelle image de vous-même chercheriez-vous peut-être à donner en vous rendant toujours disponible et généreux ? Quel risque chercheriez-vous à éviter ainsi ? 

    • Que pourriez-vous « retirer » à l’autre  en étant son sauveur, en lui étant indispensable ?

 

  • Vous contribuez à une complémentarité morbide l’un et l’autre : votre propension à faire passer les besoins des autres avant les vôtres rencontre sa propension de ne pas tenir compte des besoins des autres. Tous deux, vous manquez de sens des limites, vous des vôtres et lui de celle des autres. C'est renforcer son trouble narcissique immature que d’entrer ainsi dans son jeu. Faire respecter vos droits et vos besoins est dans cette perspective-là de l’altruisme!
     

  • Le manipulateur joue sur votre besoin si grand d’être aimé et d’aimer. Il vous fait croire à cette puissance d’amour qui est en vous pour mieux vous asservir et sur l’image de victime qu’il donne de lui-même pour prendre en fait pouvoir sur vous. Il est dans la perversité dans le sens originel du mot : celui de renverser, détourner, inverser. Il utilise des mots qui concernent les domaines de l’amour et agit à un niveau qui concerne le pouvoir. Si vous constatez que vous êtes extrêmement généreux avec lui et qu'il n'y a pas de retour, qu'il ne pense qu'à lui-même finalement, ce devrait être un signal d'alarme fort.
     

  • L'amour véritable n'est pas que dans les mots. Les actes doivent ensuite venir l'incarner. Se sentir amoureux, en symbiose, excité, euphorique, attiré, fasciné ou ressentir beaucoup de plaisir sensuel ou sexuel, tout cela n’est pas encore aimer. L’amour, dans le sens le plus profond du terme, se construit sur base d’une confiance et/ou d'une amitié, dans la durée, pas en quelques mois.
     

  • Le respect de la liberté de l’autre est à la base d’une relation saine. Même si l’interdépendance existera toujours d’une façon ou d’une autre dans une relation parce qu’on tient compte de l’autre et on a envie d’être en sa présence, elle suppose en même temps que chacun soit libre de ses pensées, ses sentiments, ses comportements et ses décisions. Le manipulateur veut que vous fassiez comme lui veut, c'est tout. Il a quelque chose d'un prédateur, d'un escroc, d'un usurpateur. Si c'est toujours vous qui devez vous montrer conciliant, ce n'est pas normal.

2. Intimidation => Confusion

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Si la séduction est une façon de susciter une forme de vénération, une autre façon inverse de le faire est d’intimider. Le manipulateur tient souvent les deux ficelles, pour à la fois vous soulager lorsqu’il vous séduit et vous maintenir aux aguets, focalisée sur lui par la peur cette fois-ci, lorsqu’il vous intimide. Quand il sent que vous avez trop peur et que vous pourriez vous réveiller ou vous éloigner (il a des antennes pour cela), il vous rendort par une bonne dose de séduction, en vous submergeant de compliments ou d’un soit disant amour.


  C’est le début d’un jeu de chat et souris constamment utilisé par le manipulateur. On dit qu’il manie le froid et le chaud.  Tantôt très démonstratif, tantôt indifférent. Par moments vous êtes encensé, puis soudain vient un reproche, comme de rien. Il répond tout de suite à vos messages, puis c'est le silence radio sans explications. C’est sa façon de vous déstabiliser en passant d’un registre à son contraire de façon imprévisible et incompréhensible. Si vous cherchez une explication, il vous trouvera compliqué, bizarre, déséquilibré et c'est vous qui vous remettrez en question.

 

  Cette technique extrêmement puissante pour créer la dépendance affective s'appelle le renforcement intermittent. Vous ne parvenez plus à vous adapter, il n’y a plus de cohérence, de stabilité, de solidité sur laquelle vous appuyer, vous ne gérez plus rien de vous-même, vous vous fragilisez et devenez dépendant de ses réactions à lui. Il sait exactement à quel moment il faut changer de registre pour vous maintenir dans une obsession de lui, qu'il pourra ensuite vous reprocher ou dont vous vous culpabiliserez tout seul.  

 
  Cela fonctionne d’autant mieux s’il vous a tout d’abord fasciné en se camouflant derrière des actions jugées très altruistes et généreuses ou en choisissant une position de prestige dans la société. Le «gourou» par exemple, peut si facilement jouer à la fois sur la séduction et l’intimidation. Se dire soi-même en connexion spéciale avec quelque chose de transcendant, inaccessible, divin ou doté d’une conscience supérieure est une façon facile et imposante d’avoir un ascendant sur autrui, jusqu’à lui faire croire qu’on sait mieux que lui ce qu’il doit faire, ou même penser.


Même sans avoir un statut respectable, le manipulateur va se mettre petit à petit dans une position dominante d’emprise, en quittant sa prétendue fragilité qui vous a soutiré des sentiments de pitié, et en montrant son vrai visage. Mais c’est trop tard. C’est comme l’histoire du homard qui se coupe lui-même la patte si on la met directement dans l’eau bouillante, afin de sauver sa peau, alors que si on le met dans une eau délicieusement tiède, il va y rester même lorsque celle-ci deviendra brûlante et mortelle. Vous avez aussi été préalablement endormi par l’euphorie de ce que vous croyiez être un grand amour ou un privilège unique.


  Vous allez désormais le justifier contre tout bon sens auprès de vos amis qui, eux, voient plus clair. Ils vous entendront leur dire : « Oui, il est parfois un peu rude, mais ce n’est pas grave, c’est pour mon bien et/ou il faut le comprendre, il a tellement souffert, et/ou dans le fond c’est vraiment une personne fantastique tu sais ! » Et vous appuierez votre propos d’un : « tu sais, ce qui compte est que je vis un bonheur que je n’avais jamais connu avant ! »


  Vous ferez taire la petite voix qui vous dit « ce n’est pas si vrai que ça ». Ici encore, vous avez perdu votre capacité de distanciation réflexive et vous activez à la place votre capacité de perception sélective : vous ne voyez plus que ce que vous voulez voir, ce qui vous donne de l’espoir. C’est une forme de déni. Et ce déni repose sur une façon saine d’aller vers la vie : qui ne recherche pas un amour fort, un sentiment d’appartenance et une certaine symbiose avec autrui? Il est normal d'avoir plutôt confiance en ce qui fait du bien. Le manipulateur exploite cet élan de vie positif pour vous maintenir dans l’illusion et cacher ses intentions.


  L’intimidation consiste par exemple pour le manipulateur à vous faire ressentir tantôt son agacement, tantôt sa mauvaise humeur, tantôt une soudaine froideur, et à lancer parfois quelques critiques, mais en disant après que c’était pour rire et que vous manquez décidément d'humour. Tout cela se fait de façon subtile, indirecte, sournoise, obscure, avec des sous-entendus, des contradictions, des dissonances cognitives*, des doubles contraintes*, créant une profonde confusion dont vous ne comprenez pas tout à fait l’origine et la cause. C’est ce qu’on appelle l’agressivité passive


  Vous essayez de vous justifier, lui avance ses pions. Il se débrouille toujours pour vous montrer en quoi c'est vous qui avez tord. Ou bien, tout seul, vous ne comprenez pas pourquoi vous vous mettez dans des états pareils pour si peu et il ne se privera pas de vous le reprocher. Le manipulateur excelle dans la capacité à vous faire douter même de votre mémoire ou de votre perception du réel. Pire, il aura des comportements qui ne correspondront pas à ce qu’il dit et vous douterez de votre propre cohérence et finalement de votre santé mentale. Il vous traitera alors de fou et vous finirez par le croire.

 

Cette technique s’appelle le détournement cognitif (« gaslighting » en anglais). Si vous ressentez l’impression de ne plus rien comprendre de ce qu’il se passe malgré tous les efforts épuisants que vous faites pour éclaircir les problèmes, avec cette sensation de tourner en rond à vide ou pire, de devenir fou, vous êtes sûrement aux prises avec ce genre de vampire émotionnel. "Perversion" vient du verbe "pervertere" en latin, qui signifie "mettre sans dessus dessous". Tous les efforts que vous ferez pour mettre les choses à l'endroit et donner du sens seront vouées à l'échec. C'est lui qui est malade et il vous persuadera, et votre entourage souvent avec, que c'est vous qui êtes en train de le devenir.


  A partir de ce moment-là, il suffira que le manipulateur entre dans la pièce pour que vous vous crispiez, ne sachant pas ce qui vous attend, plein d’espoir et de crainte mêlées, sur le qui-vive. Vous continuez à essayer inlassablement de deviner ce qui ne va pas et ce que vous devez faire pour éviter que cela dégénère, à vous « sur-adapter », à vous soumettre, à vous focaliser sur lui, à vous oublier vous-même, à vous épuiser et vous rendre finalement de plus en plus manipulable, jusqu’à n’être plus que l’ombre de vous-même.


  Enfin, les critiques subtiles du manipulateur vont commencer à se diriger aussi contre les personnes auxquelles vous tenez le plus et, petit à petit, vous allez moins les fréquenter, ce qui vous isolera de ceux qui peuvent vous aider à prendre distance et à avoir un regard plus objectif et clair de la situation. Un véritable ami, se souciant de la dégradation de votre état, vous demandera en quoi vous vous sentez obligé de rester dans une relation qui vous fait tant souffrir et vous ne voulez même pas réfléchir à cette question, car vous êtes trop dépendant. D'ailleurs, vous avez perdu votre capacité de réflexion saine. Vous êtes en train d'être fagocité


  Le manipulateur vous convaincra par exemple que cet ami est jaloux et qu’il met en péril la relation tellement privilégiée et hors norme que vous entretenez avec lui. Et comme vous pensez ne pas pouvoir vous en passer, votre choix est fait, même si ce n’en est pas un. Le terrain de prédilection du manipulateur est de s’en prendre à une personne très jeune et de la remonter contre ses parents, en s’appuyant justement sur le conflit interne qu’elle vit au moment où elle doit sainement et naturellement prendre distance avec eux. C’est comme une traque : l’étau se resserre progressivement autour de la proie en éliminant progressivement ses possibilités de fuite.


  Il vous isole de ceux qui vous aiment, mais par contre il utilise des personnes moins proches pour créer des émotions de jalousie et ressentir ainsi encore plus son pouvoir. Il ne se satisfait en effet pas d’une relation deux à deux, puisque l’amour n’est pas ce qu’il recherche. Vous serez alors mis dans une triangulation. Toujours en utilisant des sous-entendus, des fausses rumeurs, des secrets et des non-dits, il va par exemple s’entourer de personnes qu’ils va rendre de plus en plus jalouses entre elles parfois jusqu’aux crises d’hystéries ou à des passages à l’actes agressifs qui ne leur ressemblent pas du tout.


  Il utilise aussi ce qu’on appelle des alliances crapuleuses en vous confiant des choses qui ne vous regardent pas, en vous utilisant comme messager auprès d’un autre et en créant ainsi des tensions en dehors de lui. Il est étonnant de voir jusqu’où un manipulateur parvient à créer des guerres autour de sa personne, à provoquer des ruptures totales de liens, tandis que lui passe son chemin en se sentant le centre de l’attention et en jubilant de son pouvoir. Autour de lui on ne parle que de lui et c'est ce qu'il voulait.


  Un domaine où il est particulièrement facile et jouissif pour lui d’agir est celui de la si vulnérable et précieuse alliance d’un couple (surtout s'il est histrionique, autrement dit avec un besoin compulsif de séduire). Le couple étant le lieu du réveil de toutes les blessures anciennes par excellence et donc de la vulnérabilité la plus grande, celle où l’on se met à nu au sens propre comme au figuré et où l'on affronte ses failles, il est si facile pour un manipulateur de faire croire à l’un des deux que lui va venir combler les manques et réparer les blessures. Il joue à créer la zizanie dans le couple et, paradoxalement, a en même temps besoin que le couple reste stable pour pouvoir provoquer ces tensions. Si sa proie quitte son conjoint pour le rejoindre, il peut ne plus s’intéresser à elle. Il ne cherche pas la relation, il cherche à jouer avec le cœur des gens.

On commence à sortir du piège lorsqu'on comprends ceci:

  • Quand une personne commence à devenir le seul horizon de vos pensées et la priorité de votre vie, quand vous ne vous sentez plus maitre de vous-même en sa présence, quand vous commencez à quitter vos propres intuitions, votre « petite voix » qui vous guide, votre bon sens inné et votre instinct, quand vous vous voyez faire ce qui ne vous ressemble tellement pas, il est fort probable que vous soyez sous emprise.
     

  • Il n’y a aucune raison qu’une personne vous fasse vous sentir si mal par son humeur, sans vous exprimer directement les raisons de son mal-être et sans en prendre la responsabilité. Chacun est responsable de ses émotions et doit les assumer sans les faire peser sur les autres exprès.
     

  • Être dans un malaise et une instabilité permanente avec une personne, en passant de l’euphorie à la confusion, la peur et la soumission, n’est pas normal. Une relation saine est basée sur la sérénité, la cohérence, la transparence, la confiance, le respect, la réciprocité et l’égalité.
     

  • Vous pouvez sortir de la croyance infantile que, si la personne en face de vous est contrariée, c’est sûrement que vous avez fait quelque chose de mal. Si c’est votre cas, c’est que vous avez appris dès l’enfance à vous sentir coupable, inadéquat ou insuffisant. Cette croyance n’a plus lieu d’être. Elle rencontre à nouveau de façon complémentaire celle du manipulateur qui ne prend pas la responsabilité de ses émotions et les fait peser sur vous comme l’enfant le fait sur ses parents.
     

  • Il arrive parfois que plus vous vous soumettez par peur de contrarier le manipulateur, plus il va s’en prendre à vous. Votre gentillesse lui renvoie l’image de sa méchanceté et le met hors de lui. Un bon cadrage froid et ferme le rassure et l’apaise dans ce cas-là. Par contre si vous lui échappez, il fera tout pour que vous reveniez à lui car c’est lui qui a besoin de vous comme d’une drogue, plus que vous même. A moins qu'il ne trouve une autre proie.
     

  • Vous pouvez sortir de l’illusion qui consiste à croire que les autres sont tous dans la même recherche d’ouverture, de transparence, d’intégrité, de désintéressement, d’harmonie et de bienveillance que vous. Il existe des personnes qui ne peuvent absolument pas être authentiques et qui aiment exploiter les autres, engendrer des problèmes, ou même faire du mal, pour le plaisir.
     

  • Vous vous soumettez non pas par faiblesse ou bêtise. Au contraire, une certaine force intérieure en vous a attiré le manipulateur qui avait besoin d’un os à ronger (votre capacité à faire face à vos émotions par exemple) et c’est votre intelligence qui vous fait chercher la vérité, tandis que lui joue comme un petit enfant capricieux et immature. Néanmoins, il a trouvé en vous une faille; celle d’un grand besoin de reconnaissance inassouvi, et une naïveté: la croyance que tout le monde peut vous aimer.
     

  • Repérez en vous, derrière votre altruisme, la peur d’être rejeté. Le manipulateur et vous vivez la même peur, mais qui se traduit de façon inverse dans vos comportements : vous vous sacrifiez pour les autres, il vous sacrifie sur l’autel de son narcissisme. C’est cette même peur qui vous rend dépendant l’un à l’autre, encore une fois dans une complémentarité morbide. Redécouvrez en vous-même votre puissance d’exister par vous-même. Il n’y a pas de raison que vous deviez en faire beaucoup pour être aimé. Il vous suffit juste d’être vous.
     

  • Si vous considérez quelqu’un comme un guide pour vous, même et surtout un guide spirituel, il est censé respecter absolument votre liberté de conscience et le chemin qui est le vôtre, sur lequel il n’a aucune prise à avoir. Il ne sait pas, pour vous. Votre liberté de conscience est inaliénable.

 

3. Culpabilité => Destruction

 

 

  Le manipulateur utilise la projection, massivement : il rejette tout ce qu’il ne veut pas voir en lui, sur vous. Il va vous culpabiliser des failles qui lui appartiennent mais qu’il ne veut pas assumer, toujours pour garder la position dominante. Même s’il est mis en défaut de façon flagrante, ça sera d’une façon ou d’une autre de votre faute à la base : « oui mais j’ai fait ça parce que tu ... ». Vous ne parvenez pas à vivre auprès de lui sans vous sentir jugé et les reproches pleuvent, de façon plus ou moins déguisée. Vous entrez alors dans un auto-contrôle et une auto-censure permanente, même en son absence. Il vous hante et vous n'êtes plus libre. 


  S’il est pervers, vous pouvez vous plier en quatre pour lui, il ne sera jamais satisfait. Ca serait trop vous mettre en valeur. Quoi que vous fassiez, une chose ou son contraire, il trouvera à redire, créera de toute pièce une faute chez vous s’il le faut et jubilera de votre désarroi. Il ne se privera même pas de mentir pour se donner raison et ensuite de jouer les victimes pour vous empêcher de vous rebeller. Il vous dénigrera pour le plaisir de vous enfoncer. Et s'il sent que vous allez craquer et fuir, alors il peut jouer les repentis et feindre l'empathie. Vous l'entendrez dire que "plus jamais" il ne se comportera comme cela. Et il recommencera.


  Lorsque vous serez à bout et vidé de vous-même, le manipulateur pervers peut commencer à utiliser des armes de destruction massive, car il lui faut une dose de sentiment de toute puissance de plus en plus grande pour continuer dans son illusion. Cela peut dégénérer en véritable agressions verbales, physiques ou sexuelles, jusqu’à vous conduire à la folie, au suicide ou au meurtre. Les abus sexuels en général créent un phénomène de figement*, d’anesthésie et de dissociation* chez la victime, ce qui renforce le pouvoir d’emprise de l’abuseur.


  A ce stade-ci, vous perdez toute confiance en vous, tout amour et estime de vous-même. Vous vous sentez comme un moins que rien, une merde. Vous êtes alors parvenu à un point de fragilisation qui vous a vidé de toute possibilité de trouver les ressources pour fuir. Vous êtes piégé de toute part: dépossédé de vos ressources vitales, incapable d'affronter la honte qui suivrait la prise de conscience de vous être fait avoir, et incapable de contacter votre rage intérieure qui pourrait vous réveiller. Non seulement cette rage vous fait peur parce qu'elle est devenue trop violente et que vous êtes quelqu'un qui cherche à ne pas faire de mal, mais en plus vous savez que cette rage pourrait provoquer celle, meurtrière en retour, de votre agresseur.

 

  Vous êtes pétrifié. C’est parfois uniquement lorsque la victime sent qu’elle va y laisser sa peau qu’elle trouve enfin la force de quitter la relation, comme un dernier souffle d’instinct de survie. C’est comme si elle avait besoin d’aller jusqu’au bout de l’horreur pour pouvoir se réveiller. Elle ne voudra pas y croire jusqu'à ce qu'elle constate qu'il pourrait vraiment la tuer (ou détruire ses enfants). 

 

  Une autre façon de survivre à cette peur est ce qu’on a appelé le syndrome de Stockholm, suite à une situation de ravisseur qu’une proie défendait contre les gendarmes venus pour la secourir : pour survivre à la peur-panique d'être détruite ou tuée, la victime remplace la peur par de l'amour pour son agresseur, ce qui adoucit la violence de ses émotions et lui permet de s'auto-persuader qu'il n'est pas si dangereux que cela et d'en persuader les autres par la même occasion.


  C’est une attitude souvent utilisée par des victimes qui ont vécu avec un parent manipulateur. Car l’enfant ne peut pas ne pas aimer son parent. Elle va donc ensuite attirer ce genre de pervers dans sa vie future car elle a appris à les aimer envers et contre tout ou même à associer l’amour avec l’émotion de peur. Elle peut ainsi continuer à croire que c’est normal d’être manipulateur et que ses parents ne sont pas si mauvais que ça, ou bien aussi chercher à réparer ses blessures anciennes et celles de ses parents.


  Dernière raison tragique pour laquelle une victime reste aimantée à son agresseur, est la dissociation* citée plus haut dans les cas d’abus sexuels. L’horreur est tellement invivable que, confrontée à elle, la victime s'anesthésie (le cerveau bloque l'accès aux émotions et sensations) et se trouve enfin soulagée de sa souffrance. Elle va donc finir par avoir besoin de la présence terrifiante de son agresseur pour que ce processus d'anesthésie soit à nouveau enclenché !

 

  A ce stade-ci, la drogue qu’ils représentent l’un pour l’autre est parvenu à son comble. Il faudra à la victime un sevrage qui ne pourra pas se faire sans d’immenses précautions, car elle sera alors face à l’invivable, au moment du réveil. La sortie du déni, c’est faire face au vide intérieur béant créé par le pervers et cela peut vous conduire à l'envie compulsive de mettre fin à vos jours. Il est révoltant de voir à quel point un pervers peut convaincre sa victime qu'il vaut mieux pour elle qu'elle se détruise elle-même! Ne donnez pas à un pervers ce pouvoir là, parfaitement et machiavéliquement fabriqué de toute pièce et qui ne correspond en rien à la réalité de qui vous êtes!

On commence à sortir du piège quand on comprend ceci:

  • Il y a une certaine lâcheté et une grande immaturité de la part du manipulateur à ne pas vouloir assumer ses propres limites et, de surcroît, à vouloir vous les faire porter. Il cherche à vous dominer pour ne pas faire face à sa propre bassesse. Cessez donc de le déifier ou même de le diaboliser. Il est avant tout un « petit morveux de cours de récré » (Christel Petitcollin) qui a besoin d'être remis à sa place. Récupérez votre fierté et votre pouvoir.
     

  • Parce qu’il est sans cesse dans la projection, ses jugements parlent davantage de lui que de vous. Prendre tous les torts sur vous peut s’apparenter à un sentiment de toute puissance aussi ! Rendez lui ce qui lui appartient avec humilité et générosité, puisque ce sont sûrement là vos valeurs. Chacun est responsable de ses émotions, des besoins non assouvis qu’elles nous révèlent, et des demandes à formuler pour qu’une véritable communication et relation puissent exister, en toute équité et égalité. Or le manipulateur est incapable de cela.
     

  • Une relation saine ne se passe pas avec des disputes incessantes et dans un climat de peur. Ecoutez votre corps: si vous avez des symptômes psychosomatiques comme la tachycardie, des maux de tête ou de ventre à répétition ou encore des troubles émotionnels, des angoisses et crises de panique, c'est que vous êtes en danger dans cette relation. Sachez que l'abus émotionnel prolongé peut conduire à un état de choc post traumatique visible dans le cerveau. Votre hippocampe, responsable de tout ce qui est apprentissage/mémoire s'atrophie et votre amygdale, responsable de vous alerter par les émotions, augmente de volume. Cet état de hyper-vigilance permanente peut mener à toutes sortes de troubles physiques, à commencer par la fatigue chronique, aggravée par les insomnies. L'amygdale fini par se dérégler et surchauffer lors d'un tout petit stress (vous "pétez les plombs" pour un rien, vous vous "noyez dans une verre d'eau"), puis ne plus réagir du tout lors d'un stress important (vous vous sentez agressé et resté inerte, dissocié*).
     

  • Si vous avez affaire à un pervers incapable de communiquer ou d’être en relation car il n'est pas face au réel mais uniquement face à ce qu'il veut faire du réel, avec un sentiment de toute puissance illusoire, ne cherchez plus à obtenir ce dont il est précisément incapable. Il se situe à un niveau différent de vous, avec des intentions qui ne rencontreront pas les vôtres. Vous cherchez à combler un vide relationnel sans fond, lui cherche à vous vider et à vous faire toucher le fond. La seule chose qu’il vous reste à faire est soit de le cadrer, soit de le fuir, mais en tous les cas plus de chercher à argumenter, à vous faire comprendre ou, pire, à lui ouvrir votre cœur. Il fera feu de tout bois. Autant, dans une relation saine, l'amour fait feu de tout boit et l'union des amants augmente face aux problèmes, autant dans une relation de ce type, le manipulateur se sert de tout et surtout de l'amour pour vous détruire. C'est une forme de haine de l'amour.
     

  • S'il y a encore un dernier fil qui vous retient à ce traquenard, à savoir la honte, regardez les choses d’un autre angle : il n’ y a pas d’échecs, il n’y a que des apprentissages. Si vous êtes passé par là, qu’est-ce que cela peut vous apprendre sur vous, pour la suite de votre évolution ? Vous n’y êtes pour rien au niveau de ce qu’il a fait de vous par violence gratuite, mais qu’allez-vous maintenant faire de ce qu’il a fait de vous, avec le pouvoir qui est le vôtre ? Transformez cette honte en acceptation de ce qui est, pour pouvoir regarder de l’avant avec espérance : quel bien peut sortir de cette épreuve, encore plus grand que si vous ne l’aviez pas traversée et dont vous pouvez trouver les ressources en vous-même ?
     

  • N'oubliez pas aussi d'arrêter d'être focalisé sur lui et d'aller chercher de l'aide à l'extérieur. En coupant la relation avec lui, vous n'agirez pas contre lui. C'est lui qui agit contre vous. Vous ne faites cela que pour sauver votre peau et cela est un droit et un devoir. Et il n'y a que vous pour pouvoir le faire, mais aussi avec l'aide de quelqu'un qui n'est pas sous emprise. Car vous allez continuer à douter de vous-même. Les effets du poison se feront sentir durant longtemps, mais s'amenuiseront avec la distance. Vous avez eu votre part dans le jeu comme dans tout jeu relationnel. Mais c'est lui et uniquement lui qui a pris les armes de destruction massive. Appuyez vous sur les autres relations que vous entretenez avec des personnes qui ne vous détruisent pas, pour vous rappeler de ce que vous êtes capable de vivre comme connexions épanouissantes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Conclusion:    

 

 

 

  Les comportements manipulateurs ou pervers sont une chose, la mise sous emprise en est une autre. On peut éventuellement distinguer un comportement sain d'un comportement toxique si l'on est un tant soit peu rodé. Lorsqu'il y a emprise en revanche, le prédateur ne va dévoiler son jeu pervers que lorsqu'il sera trop tard pour que la proie y voie clair. Il aura d'abords utilisé des techniques de mise sous dépendance et de décervelage puissantes, à votre insu et à l'insu de ceux qui vous entourent.

  Dans les faits, le manipulateur vous rend dépendant parce que lui même l'est et ne le supporte pas. Il vous fragilise parce que lui-même est extrêmement fragile et ne l'assume pas. Il vous rend fou parce qu'il est déséquilibré et souhaite faire subir à autrui ce qu'il vit en lui. Son monde intérieur est chaotique ou vide et c'est ce qu'il va s'évertuer à créer en vous, tout cela afin de projeter à l'extérieur de lui ce à quoi il ne fait pas face en lui-même. Ainsi se sent-il dans sa puissance et reste imperméable à son propre mal-être. Comme tout ce qu'il fait n'est que stratagème pour rester dans le déni, il lui est presque impossible de changer, à tout le moins s'il a une structure de personnalité de pervers narcissique.

 

  Ne peut comprendre ce qu’est l’emprise et sa puissance que celui qui l’a vécu ET qui en est sorti. L'entourage a beaucoup de mal à s'imaginer jusqu'où peut aller l'aliénation de soi. Se sortir de l’emprise, c’est reprendre contact avec sa liberté intérieure, ce lieu de pouvoir inviolable qui est le nôtre, ce pouvoir d'être soi, et pas le pouvoir qu'on aurait sur l'autre. On ne change pas l'autre. On n'a de pouvoir sur lui qu'en détruisant ce qu'il est déjà et c'est ce que fait le manipulateur pervers. Reprenons donc ce pouvoir qui est le nôtre de soigner nos blessures et faire évoluer notre monde intérieur. C’est le plus beau cadeau que nous pouvons faire à ceux que nous aimons, qui nous aiment et nous respectent.


 
DÉFINITIONS ET NOTES:


*Dissonance cognitive :

Situation dans laquelle une personne est confrontée simultanément à des informations, opinions, comportements ou croyances incompatibles entre elles et qui la concerne. Cela provoque une tension psychique et un malaise profond.


*Double contrainte :

Situation dans laquelle une personne est soumise à deux contraintes ou pressions contradictoires ou incompatibles. La forme la plus connue de double contrainte est celle de l'injonction paradoxale (exemple : « tu dois être libre »).


*Figement, tétanie, ou sidération psychique :

Mécanisme de défense en cas de choc émotionnel intense. Lorsqu’une personne abuse de vous, dépasse les limites de ce qui est acceptable pour vous ou que vous êtes devant un danger réel, sans parvenir ni à fuir ni à vous défendre, votre cerveau choisit de provoquer un court-circuit interne qui vous paralyse : vous ne ressentez plus le danger, les hormones de stress qui seraient venues en overdose (ce qui est potentiellement mortel) sont bloquées. C’est un mécanisme de survie. Cela conduit à la dissociation.


*Dissociation :

Un des mécanisme de défense, lorsque vous vous sentez impuissant alors que vos limites ne sont pas respectées, est de « ne plus être là » en vous dissociant de vous-même (très fréquent lors d’abus sexuels). Vous pouvez même sentir que vous sortez de votre corps, ou ne plus rien ressentir, ne plus parvenir à penser ou à réagir et quitter l’expérience comme si elle n’avait pas eu lieu, avec un sentiment d’irréalité, comme dans un rêve. La victime n'est plus qu'un automate calibré en mode survie. Une personne aux prises avec un pervers narcissique peut être dans ce mode là en permanence.

 

Lorsqu'une victime s'est dissociée parce qu'elle a subit un abus sexuel par exemple, l'entourage peu averti pourrait alors juger, de façon dramatique pour elle, qu'elle était consentante. La victime peut même le penser elle-même, tant qu'elle n'est pas sortie du déni ou bien si elle a ressenti du plaisir (elle confond plaisir du corps et consentement par l'intelligence et la volonté, ce qui n'a rien à voir). La violence des émotions ne s’exprimera en effet qu’au moment du réveil, par un effondrement ou une crise d'angoisse incontrôlable. Cette crise peut aussi, de façon non moins dramatique pour elle, donner l’impression à l’entourage que c’est elle qui est déséquilibrée (et à nouveau elle peut aussi avoir ce même doute).


D’une façon générale les tierces personnes ont tendance à penser de la victime soit qu’elle n’a pas été vraiment agressée, puisqu’elle n’a pas réagi et a continué à fréquenter son agresseur, soit que c’est elle qui est déséquilibrée ou fragile soit, enfin, qu'elle l'a surement bien cherché. Derrière ces jugements peut se cacher aussi la volonté de l’entourage lui-même de rester dans le déni, car regarder en face l’emprise destructrice dont est capable un pervers est proprement intolérable.

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"Sens et Vie" - Sophie Ducrey - Coach et Philosophe

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